La Grand-Combe après la mine, 1995

LGCvueGenerale1.JPGLA GRAND-COMBE

Voici un texte écrit par une professeure à l’École d’architecture de paysage (Université de Montréal, Québec, Canada) dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est particulièrement pessimiste et terriblement réductrice. Mais bon … c’est un point de vue intéressant pour le débat du re-nouveau de La Grand-Combe, ville qui n’a pas cessé, depuis son existence, de relever les défis.

Paysage de mine, paysage miné –
Appropriation créatrice et action destructrice (Extrait)

Depuis la fermeture des puits en 1985 [1993/2001, NdE], la vie locale de la Grand-Combe, petite ville minière située à une quinzaine de kilomètres d’Alès, est fortement marquée par la crise économique. Le nombre d’habitants (environ 6 500 en 1993) est en déclin, avec une forte proportion d’anciens mineurs à la retraite et de chômeurs.

La configuration du lieu en fait un isolat géographique, enclavé au pied des Cévennes, éloigné des axes de circulation principaux qui relient Alès, Montpellier, Nîmes. C’est aussi un isolat culturel, un microcosme créé pour l’exploitation du charbon au milieu du XIXe siècle. Le déclin de l’activité de la mine est lisible dans l’ambiance de la ville et de ses alentours. Les nombreuses façades aux volets fermés, le rythme de vie ralenti créent une atmosphère engourdie. Au cœur de la ville, les bâtiments de traitement du charbon ayant été récemment détruits, le site du Puits Ricard forme aujourd’hui une friche de 30 hectares s’étendant jusqu’à la gare, béante, grise, fermée au nord par une haute colline de remblais.

  Photo J. Epstein : Mine dans le paysage.

Tout autour de la ville, des vestiges rouillés d’infrastructures industrielles et des éléments de bâtiments en briques rougeâtres parsèment le paysage qui est asséché, avec des terrils qui se consument encore, vers Champclauson, entrecoupé de remblaiements. Le remblai plus visible est celui qui recouvre l’ancien petit village de la Forêt, jouxtant la Grand-Combe juste au nord du site du Puits Ricard. Des pans entiers du paysage sont enfouis sous de tels amoncellements de pierres grises, accumulés à mesure que furent creusées les galeries et lentement reboisés avec des plantations de pins. (Photo J. Epstein.)

Un site façonné par la mine

L’aspect désolé de ce lieu est le résultat de l’activité ancienne de la mine, au moins autant que la conséquence de son arrêt. Les marques du déclin économique sont si fortes qu’on a tendance à oublier que la détérioration du site avait commencé pendant le fonctionnement de la mine. Les terrils, la destruction d’hectares de forêts de châtaigniers remplacés par des pins, l’assèchement de sources et les remblais dus au creusement des galeries se firent dans la durée, lentement. Cette altération se poursuit avec la mine à ciel ouvert par laquelle les Houillères ont remplacé l’exploitation des mines de fond depuis quelques années, étendant les détériorations en amont de la friche industrielle, vers Villefort.

Mais le déclin économique et la diminution du nombre d’habitants depuis la fermeture des puits de fond, jouent aussi un rôle déterminant dans cette évolution. Tant que la Grand-Combe était peuplée et active, les effets destructeurs de la mine s’accompagnaient en effet de pratiques d’appropriation de cet espace par les mineurs, notamment la culture des jardins. Les deux façons dont la mine s’était inscrite dans ce lieu (appropriation créatrice individuelle et collective avec les jardins ; action destructrice globale de l’industrie) formaient une dynamique qui a maintenu pendant longtemps une relation d’équilibre entre le sauvage, la nature cultivée et l’industrie. On peut faire l’hypothèse que les actes de façonnement de ce territoire par les mineurs jouaient un rôle dans le maintien de cet équilibre, aux plans esthétique, morphologique, biophysique et surtout symbolique, influant sur la perception que les habitants avaient de cet espace. Cet équilibre est maintenant rompu ; un certain seuil de détérioration du site par l’industrie semble avoir été dépassé. Aujourd’hui, le déclin des gestes d’appropriation laisse une place prépondérante à l’enfrichement, à l’action destructrice de la mine à ciel ouvert, à l’assèchement et aux ravages causés par les feux. Les actes de façonnement du paysage disparaissent, donnant à voir un pays de plus en plus vide, où la présence des mineurs est de moins en moins visible.

La manière dont les pratiques disparues, les usages encore vivaces, les traces d’anciennes coutumes encore lisibles dans le territoire sont évoqués, décrits, montrés par les anciens mineurs éclaire cette dynamique du déclin. Descriptions et observations permettent de cerner les mutations du rapport entre gestes créatifs et destruction globale du site ; elles révèlent comment est perçue la relation entre le paysage d’ensemble et ses détails ; elles soulèvent aussi des questions sur le changement de statut des mineurs qui passent du rôle d’acteurs à celui de spectateurs des transformations de cet espace, et sur l’évolution de leurs représentations d’un lieu qui, autrefois vécu et approprié, devient aujourd’hui un paysage dont ils perçoivent l’inéluctable dégradation.

Les jardins

Le complexe minier s’est incrusté dans les reliefs accidentés du milieu rural et montagnard cévenol. La plupart des habitants des collines autour de la ville ou des anciens villages cévenols intégrés dans le « périmètre minier » de la Grand’Combe étaient à la fois paysans et mineurs. Les tâches étaient parfois réparties entre la femme qui entretenait le jardin et l’homme qui travaillait à la mine, mais dans bien des cas hommes et femmes étaient employés par la mine et entretenaient le jardin après leur journée de travail. Les jardins étaient situés soit autour des maisons, sur des terrains plats ou en terrasse, soit sur des lots beaucoup plus éloignés de l’habitat principal, le long des chemins des galeries ou dans des prairies. Dans l’évocation de ce que fut ce lieu du temps de l’activité de la mine, ce sont des images de verdure idyllique qui ressortent, images idéalisées de l’époque où la Grand-Combe et ses alentours étaient habités, « vivants », contrastant fortement avec le site actuel décrit comme « vide, triste, sombre, mort ». Ces jardins sont aussi décrits comme les symboles d’une abondance passée, avec leurs récoltes qui assuraient bien plus que l’auto-subsistance de chaque famille, certaines productions étant régulièrement vendues entre voisins. On évoque aussi le marché de la Grand-Combe qui rassemblait – et qui rassemble encore dans une moindre mesure – les mineurs, les paysans-mineurs et les paysans venus des parties plus éloignées des Cévennes.

Les descriptions et l’observation des jardins révèlent aussi des éléments dont on parle moins : la façon dont la mine y était inscrite avec des objets miniers récupérés et « détournés » pour la culture des légumes ou comme objets décoratifs. Ce type de réappropriation est plus évident dans les petites communes autour de la ville, où le nombre de « petits jardins » potagers et d’agrément était autrefois très important. Mais elle existe aussi dans les jardins situés dans la Grand-Combe, sur les collines au-dessus de l’ancien site de la centrale de la Pise. La plupart des objets réutilisés dans les jardins étaient encombrants, lourds, le plus souvent rouillés, tordus, et en très mauvais état. Il s’agit le plus souvent de « rails, ferrailles, tiges de fer biscornues ». (Taurines, Cammarata 1988) Ces différents matériaux étaient le plus souvent réutilisés pour la confection de tonnelles. Les anciens rails qui servaient à la progression des berlines dans les galeries étaient utilisés comme piliers ou comme armatures pour le soutien des grillages, pour les poulaillers ou les clapiers ou pour confectionner des clôtures. Les anciennes boiseries en pin étaient réutilisées pour construire des réduits et des garages. Des objets isolés étaient aussi réutilisés, de façon plus décorative : berlines servant de bacs à eau pour l’arrosage, morceaux de charbons mis en évidence dans une partie du jardin.

Ces pratiques de réappropriation s’apparentent à celles des milieux ouvriers ; c’est « la perruque » dont parle de Certeau (1980 : 68-74). Elles donnent à la culture utilitaire des jardins une dimension créatrice, personnelle. Cependant, ces « détournements » sont peu pensés en termes esthétiques et restent très étroitement liés à des fonctions utilitaires. Ils reflètent autant une relation de dépendance vis-à-vis de la mine qu’une créativité individuelle librement réappropriée. Les anciens mineurs parlent peu des conditions de récupération de ces objets, où se lit la dépendance dans laquelle ils vivaient : les petits lopins de terre cultivés en jardins avaient souvent été loués ou vendus par la mine, la réappropriation et la réutilisation des objets avaient même été codifiées par les Houillères, chaque mineur achetant à bas prix sa part de ferrailles au cours de ventes s’effectuant régulièrement. Par cette récupération, comme par les autres conditions de la vie quotidienne (logement, éducation, soins…), « le mineur, peu à peu (…) s’instituait comme membre de la famille minière ». (Taurines, Cammarata 1988)

L’ambivalence entre réappropriation et dépendance semble expliquer la discrétion de ces marquages, leur absence d’ostentation. Quand ils étaient entretenus, les terrasses et jardins cultivés constituaient dans le territoire des fragments de nature verdoyante, parfaitement visibles, mais les détails du marquage des jardins n’étaient pas perceptibles de loin. Hormis quelques rares cas de mise en scène d’éléments bâtis de la mine (anciens puits entourés de fleurs), ces jardins dénotent l’inscription de la mine de façon ponctuelle, comme en pointillé. Les objets, comme la berline ou le morceau de charbon, peuvent être montrés avec fierté, mais la lecture de ces ensembles d’inscriptions n’était possible que par un regard rapproché, en nuances et vues de près. Les jardins étaient habituellement faits par les mineurs en prévision de leur retraite. Pour les retraités, de moins en moins nombreux, qui continuent à les entretenir, la présence des marques d’appropriation contribue encore à donner un sens « minier » à cet espace, avec toutes les ambivalences et les contradictions de la mine – valorisation/dévalorisation, fierté/dépendance. Mais cette lecture est bien plus elliptique qu’elle ne fut. Ces marques, ces repères sont de plus en plus ténus dans le paysage. Les terrasses et les jardins abandonnés, le « retour à la nature sauvage » et l’enfrichement qui « assombrissent » le lieu sont évoqués comme une évolution inévitable.

L’action destructrice de la mine

Certains usages de la nature (promenades en forêt, cueillette de champignons, baignades), qui ont toujours eu de l’importance, donnent aujourd’hui au mineurs un statut de témoins de l’action destructrice de la mine.

L’évocation des promenades en forêt autour de la Grand-Combe est le prétexte à décrire des coins de nature où on se réunissait l’été, « au frais » ; ce sont des lieux valorisés, comme les jardins, pour leur verdure et la présence de l’eau. Ces lieux, situés à l’intérieur du « périmètre minier », sont tout proches de la ville, mais cachés, « dans la forêt » ou le long du Gardon. Dans certains cas, l’usage « récréatif » et l’agrément contemplatif du lieu s’accompagnaient et s’accompagnent encore de gestes d’appropriation. Juste au-dessus de la Grand-Combe, vers le lieu-dit La Forêt, des cabanes et des bancs ont par exemple été construits de façon tout à fait sommaire par des familles maghrébines qui viennent encore s’y réunir et célébrer des fêtes. Mais si certains de ces usages sont encore vivaces, la plupart des lieux évoqués ont disparu, enfouis sous les remblais de la mine. Les anciens lieux de promenade maintenant recouverts de pierres sont décrits comme ayant été des oasis jadis « frais, verts, avec des sources ».

Au-delà de l’idéalisation propre à la mémoire, les anciens mineurs décrivent des souvenirs précis de ruisseaux, de chemins, avec maints détails sur la disparition d’espèces animales, de plantes, de sources. Ces lieux sont ceux devant lesquels ils passent chaque jour depuis plusieurs décennies, dont ils connaissent les détails, dont ils ont vu les plus petits recoins disparaître. Ils montrent aussi des coins de nature ou des lieux-dits qui sont encore visibles, mais déjà inaccessibles, et dont on sait qu’ils seront bientôt enfouis par la mine à ciel ouvert, dans le creux de la combe. C’est le cas notamment du petit village de Notre-Dame de Laval, en contrebas du Mas Dieu, où se trouvaient de nombreux objets miniers réutilisés dans le cimetière et l’église. Ces repères sont de plus en plus réduits, encerclés par la mine à ciel ouvert ou déjà enfouis. Les derniers indices des coutumes associées au mode de vie minier sont dominés par l’image d’ensemble de la dégradation.

En décrivant ainsi ces détériorations, les mineurs montrent une conscience fine des transformations de leur espace, jusque dans ses composantes écologiques. Cette observation consciente est d’ailleurs devenue une conscience paysagère, qui semble née de la déprise industrielle, et de l’évolution de leur statut. Autrefois acteurs des transformations de cet espace, ils ne sont plus aujourd’hui que les spectateurs de ce qui devient dès lors un paysage. Mais ils révèlent aussi leur impuissance face à ces mutations. Cette absence de « prise » (Berque 1992) sur le devenir du paysage n’est pas spécifique à cette situation, mais ici le fatalisme et le sentiment d’impuissance sont peut-être accentués par l’ambivalence créée par la mine, les anciens mineurs ayant participé malgré eux, par leur travail, à ces détériorations dont ils perçoivent aujourd’hui les conséquences visuelles et écologiques.

Deux autres points sont importants à relever. Pendant l’activité de la mine de fond les mineurs voyaient la nature se détériorer lentement et les coins de nature disparaître peu à peu. Or, c’est seulement depuis la fermeture de la mine que le déclin est perçu comme irréversible (???, NdE]. Il semble donc probable que pendant l’activité de la mine, la perception des détériorations globales du paysage, à laquelle s’ajoutait la perception des nuisances dues au traitement du charbon, étaient compensées par la vitalité de la culture quotidienne. Dans le même sens, le rôle de l’appropriation d’objets de la mine dans les jardins peut être interprété comme un palliatif, ou encore un antidote, à l’action destructrice de la mine. Créer et décorer des zones de verdure avec les objets de l’industrie qui la détruisait peut avoir été pour les mineurs une façon d’annuler symboliquement les actions destructrices, dont ils n’étaient pas les « décideurs », mais auxquelles ils participaient.

Mais la signification des gestes d’appropriation qui se construisaient à travers un bricolage de valeurs et de connaissances, ne saurait se réduire à cette seule fonction symbolique. Cette interprétation laisse ouverte en particulier la question du rôle concret des gestes de réappropriation dans la formation morphologique et esthétique du territoire, dans sa dynamique biophysique. La compréhension des significations culturelles de ces gestes gagnerait à être complétée par une analyse de leur rôle physique et « écosystémique », par une étude reliant ethno-botanique, géographie et écologie. Il serait notamment important de connaître leur apport dans le maintien des ressources en eau, analysant en quoi l’entretien des jardins jouait un rôle dans l’irrigation des terres, en quoi leur abandon a contribué à l’assèchement.

Absence d’ostentation et authenticité

L’importance de la proximité du regard, dans le marquage des jardins, dans les promenades, dans l’observation des détails de leur espace, semble laisser croire que les anciens mineurs aient été et seraient encore étrangers à la notion de paysage comme ensemble visuel cadré, vu de loin, hérité de la tradition picturale. Or, même si les « vues de près » semblent prédominantes, il serait simpliste de réduire leurs formes de regard actuelles et passées à ce seul registre. Comme dans toute perception, le rapport au paysage se jouait et se joue dans une imbrication complexe de vues proches, lointaines, d’images cadrées, mobiles, d’ambiances. C’est l’« expérience variée » dont parle Wittgenstein (1958), la dynamique « phénoménologique » de la perception dont les interactions sont aussi denses que celles du bricolage de sens par les gestes (Epstein 1984).

Par contre, il est une caractéristique qui semble spécifique à cette situation : l’absence d’ostentation dans leurs manières de parler du site. Cette absence d’ostentation que nous avions relevée dans le marquage des jardins, se manifeste tout particulièrement par une quasi-absence de représentations picturales de l’espace et par une résistance de la part des anciens mineurs à la mise en spectacle du paysage. Il y a une volonté tacite et parfois clairement énoncée de ne pas « mettre ce lieu en paysage », de ne pas en faire un objet de consommation.

Les anciens mineurs connaissent bien, soit par les médias, soit par les actions de requalification qui ont pris place à la Grand-Combe même, les discours institutionnels qui ont aujourd’hui cours sur la « mise en paysage » des espaces (Lizet 1991 ; Cloarec, de la Soudière 1992). Les projets de réaménagement du site minier s’appuyaient sur la nécessité d’un changement d’image du site, d’une mise en valeur de son paysage, d’un développement du tourisme comme alternative à la mine. Mais ces tentatives de requalification n’ont trouvé aucun écho chez les anciens mineurs et se sont soldées par un échec. Cette situation est tout à fait différente de celle d’autres régions en crise (zones post-industrielles ou rurales) où certains chercheurs ont relevé une « intériorisation », par les habitants, de modèles paysagers valorisés dans le cadre du tourisme, et qui finissent par coexister avec les modes anciens de représentation de l’espace (Cadiou 1991). Ici, le devenir du site continue à être associé à la détérioration, à la toute-puissance de la mine, maintenant à ciel ouvert. La mise en valeur de tout « potentiel touristique » est dévalorisée ; ils n’y croient pas. [???, NdE]

Judith Epstein

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Source originale : books.openedition.org
Consultez la source : plus complète (notes, références …)
Titre original : Paysage de mine, paysage miné – Appropriation créatrice et action destructrice (Extrait, p.123-133)
Editeur : © Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1995
Auteure : Judith Epstein, professeur à l’École d’architecture de paysage, Université de Montréal, Québec, Canada.

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Blogue et mise en page : Mas de la Regordane / GD
Première publication : 30.12.2017
Dernière mise à jour : 30.12.2017

La Grand-Combe 1881, mineurs en grève

à La Grand’Combe dans le bassin minier du Gard en 1881

1 triage la grand combePhoto : vue générale des charbonnages de La Grand’Combe.

Extraits …

Le pasteur Draussin et la grève de 1881 à La Grand-Combe

Le pasteur Hippolyte Draussin (1845-1929) est un enfant du pays, un Cévenol, né à Alès. Il a fait ses études de théologie à la faculté de Montauban, qu’il a terminées en 1867 et devenu pasteur de l’Église réformée.

En décembre 1881, une grève est déclenchée à la Grand’Combe puis elle s’étend à Bessèges pour une hausse salariale. Il s’agit de l’une des premières grèves dans les mines du Gard (4). Le pasteur Draussin, qui ne réside plus dans le Gard, rédige alors un article où il exprime son opinion sur les conditions de travail à la mine. Il ne précise pas les causes immédiates de la grève, mais donne des informations générales sur le travail des mineurs qu’il connaît bien et analyse leurs rapports avec la Compagnie pour les lecteurs de son journal.

Article de L’Église libre relatif à la 1ère grève importante à La Grand’Combe (1881)

« Une grève a éclaté dans le bassin houiller de La grand’Combe (Gard) qui emploie plus de 4 000 ouvriers. Il faut avoir vu de près ces rudes populations de mineurs, dont la vie se partage entre le labeur pénible et périlleux des galeries souterraines et les loisirs d’un foyer domestique généralement sombre, malpropre, étroit où tous les objets sont imprégnés de charbon, – pour savoir quelle sympathie elles méritent et quelle indulgence a droit leur manque d’éducation, nous pourrions presque dire leur grossièreté.

Conduites à la baguette (nous ne disons pas partout mais dans la plupart des bassins), traités comme un troupeau par les Compagnies d’exploitation, qui exigent d’elles non seulement l’assiduité au travail et la docilité aux ordres des chefs (cela est de strict droit), mais la servilité politique ou religieuse, et qui jettent sans miséricorde sur le pavé tout employé mal noté pour ses opinions – pressurées de diverses manières – ces populations sont dans un état constant de rivalité contre leurs maîtres.

Certes nous n’aurions garde de nous porter garant de la légitimité de tous leurs griefs et nous savons qu’elles ne se rendent pas toujours un compte exact des difficultés multiples ni des causes économiques de leur situation. Le mineur, comme tout ouvrier en général, se préoccupe fort peu des fluctuations du marché, de la hausse et de la baisse des produits de l’industrie qui l’occupe, des nécessités de la concurrence, des pertes énormes chiffrées par centaines de mille francs et par millions qu’une dépréciation momentanée des produits fait subir à la Compagnie ou au patron. Mais pourquoi en prendrait-il souci et rabattrait-il ses prétentions dans les moments difficiles, tandis que les périodes prospères pour ses patrons ne lui ont valu à lui aucun accroissement du bien-être ?

Et comment, poussé par l’indifférence ou la dureté de ses maîtres, l’ouvrier ne choisirait-il pas la première occasion favorable pour leur déclare la guerre ? Or l’occasion favorable, c’est généralement une augmentation dans les prix de vente des produits de l’exploitation. Quand une compagnie vend au-dessous du prix de revient, elle ne perdrait rien à la suspension du travail de ses mines et l’ouvrier serait mal venu de réclamer une augmentation de salaire. Mais quand elle réalise de gros bénéfices par quelque hausse plus ou moins provisoire, plus ou moins anormale, dans le prix de sa houille ou de son minerai, les ouvriers, s’ils viennent à l’apprendre, sont tout disposés à réclamer leur part au bénéfice sous forme d’une augmentation de salaire. La prétention est généralement exorbitante et injuste parce qu’elle est calculée sur une période de prospérité sans tenir compte des mauvais jours qu’a traversés et que traversera encore l’industrie.

Mais encore une fois, c’est là une arme légale, et quand le capital et le travail vivent en état d’hostilité, il ne faut pas s’étonner que chaque adversaire attaque au moment qui lui paraît le plus favorable. Hostilité déplorable : c’est d’union et de solidarité qu’il faudrait parler : mais les grandes compagnies songent-elles à traiter leurs ouvriers comme des auxiliaires dignes de respect ? Font-elles quelque chose pour leur instruction, pour leur moralisation ? Rarement. En revanche elles les exaspèrent par certaines vexations, par des injustices scandaleuses. Ainsi, paraît-il la Compagnie houillère de la Grand’Combe avait laissé les abus suivants s’établir chez elle.

Il est d’usage de faire sur la quantité de charbon extrait une réduction d’à peu près un quart pour pierres et matières étrangères. C’est cette réduction qu’on appelle « à Barjac ». Mais lorsque le maître-ouvrier juge, de visu, que le wagonnet ou la benne amenée par l’ouvrier contient une quantité de pierres supérieures à la quotité du quart, le tout est envoyé « à Barjac », l’ouvrier est ainsi frustré du prix de son travail et la compagnie bénéficie du charbon net trouvé dans les récipients. Elle abandonne, dit-on, à la caisse de secours la moitié de ce produit net, mais sous quel contrôle ? Toujours est-il que l’ouvrier, après avoir travaillé 10 à 12 heures, croit avoir gagné environ 5 francs, tandis que par ces manœuvres sa journée est réduite à 3,50 francs. Or il faut considérer que le maître-mineur ou l’agent chargé de la réception du charbon peut avoir quelque intérêt à multiplier les « Barjacs ». Il reçoit à la fin de l’année une gratification dont le chiffre est variable suivant les services rendus à la compagnie et le zèle dont il a fait preuve.

Ce n’est pas tout : l’ouvrier est obligé de se fournir en denrées alimentaires aux magasins de la compagnie qui l’exploite ainsi dans son travail et son épargne, bénéficiant elle par tous les moyens, au détriment de ceux qui vivent et travaillent à son service. Voilà dit-on les causes principales de la grève. S’il en est ainsi, la grève est légitime et nous souhaitons que les mineurs ne reprennent leur travail qu’après avoir obtenu pleine satisfaction sur les deux points que nous venons d’exposer.

En pareille occurrence, le rôle de l’État est d’assurer le maintien de l’ordre, la liberté des travailleurs et des grévistes, et de veiller avec soin aux menées des brouillons du dehors. Si les compagnies se persuadaient une bonne fois que leur devoir est d’inspirer confiance aux ouvriers, de respecter en eux les droits de la dignité et de la liberté individuelle, si elles consacraient une partie des bénéfices de leurs opérations à l’aménagement des logements ouvriers, à l’ouverture d’écoles, de bibliothèques, de cercles de lecture, si elles encourageaient les sociétés de secours mutuels, les sociétés coopératives de consommation, le vieil antagonisme du capital et du travail se dissiperait et les grèves deviendraient promptement impossibles. Mais, hélas ! cet âge d’or est peut-être bien loin de nous (5) ».

Quelle est l’évolution à la suite de cette grève : les vœux du pasteur sont-ils exaucés ?

Une décennie après la grève, Yves Guyot (1843-1928), homme politique, journaliste et économiste français, écrit dans La Tyrannie Socialiste : « Le 20 février 1882, sur l’invitation de M. Desmons, MM. Clémenceau, de Lanessan, Brousse, Laporte, Girodet, Henri Maret se rendent à Alais pour faire une enquête sur la grève de la Grand’Combe, terminée depuis un mois. Juste au moment où ils arrivent, la grève de Bessèges éclate, comme le constatait, non sans malice, M. Goblet, alors ministre de l’Intérieur. (Séance du 10 mars 1882.) […]. Quelle autorité voulez-vous que l’honorable M. Desmons et ses collègues puissent avoir alors sur les ouvriers surexcités par Fournière ? C’est à Fournière que vont les sympathies.

Ainsi, MM. les députés de l’extrême gauche, se trouvant sur les lieux pour l’enquête qu’ils voulaient faire au sujet de l’affaire de la Grand’Combe, sont intervenus avec les meilleurs intentions dans la grève de Bessèges, et voilà comment ils ont été obligés de quitter la région déclarant qu’il n’y avait rien à faire pour eux en présence d’hommes qui n’avaient d’autre but que d’exciter la guerre civile. Voici en quels termes M. Fournière avait annoncé ce fait dans le journal « Le Prolétaire » : « Bessèges. Cinq heures, scène violente avec de Lanessan qui, aux applaudissements des gardes-chiourmes, vient décourager les ouvriers, et Fournière, qui soutient la grève générale. – Acclamations : vive la grève ! vive la révolution sociale ! Le drapeau noir est arboré (6) ».

Un peu plus tard, voici ce qu’en dit M. Curières de Castelnau, ingénieur en chef des Mines, qui pour sa part fait l’éloge funèbre du directeur de la Compagnie, E. Graffin (1829-1898). Elu conseiller municipal de la Grand’Combe en août 1855, E. Graffin avait été nommé maire en 1868 et a dirigé la municipalité jusqu’à sa mort, il a en outre été élu conseiller d’arrondissement en octobre 1874, et conseiller général en décembre 1879 :

« Il était surtout un chef intelligent et énergique, il avait à un haut degré le don du commandement. D’une très grande activité, il exerçait ses fonctions d’ingénieur principal ou de directeur de l’exploitation par une action de présence presque continuelle sur les travaux. D’un caractère très ferme et bienveillant, d’une humeur aimable, enjouée, toujours égale, il savait inspirer à ses subordonnés la confiance, l’affection et le respect. […]. Pour son personnel, il avait les sentiments d’un père. Il en connaissait presque toutes les familles; il se réjouissait de leurs joies, il prenait part à leurs peines et savait leur témoigner l’intérêt bienveillant et discret que son excellent cœur lui inspirait. Il a participé à l’établissement des institutions de prévoyance patronale dont la Compagnie, bien avant les lois sociales actuelles, avait doté la Grand’Combe pour protéger ses ouvriers et leurs familles contre les conséquences de la maladie, de l’accident et de la vieillesse, mais c’est à lui que la population doit la fondation sur des bases nouvelles de la Société de Prévoyance qui, depuis 1890, assure aux ouvriers de la Grand’Combe des retraites supérieures à celles que les mineurs des entreprises similaires peuvent espérer (7) ».

De fait, la Compagnie de la Grand’Combe est réputée pour avoir développé un modèle remarquable de paternalisme (8). Enfin récemment, dans son ethnographie de La Grand’Combe datée de 1992, C. Eckert évoque cette réalisation en ces termes :

« La Grand-Combe est créée en 1846 conformément à la structure typique des cités industrielles développées au XIXème siècle sous l’égide d’une entité économique. Elle a été baptisée du même nom que la Compagnie. L’agglomération urbaine reflétera donc la force de l’industrialisation de l’activité charbonnière. La Compagnie implanta une ville minière […] Pendant plus d’un siècle, la Compagnie a marqué de sa présence la vie locale, toute une époque où bon nombre de Grand-Combiens ont vu leur «devenir» déjà tracé. Il existait une forte interaction entre deux mondes – travail/domestique – dont les espaces se sont avérés complémentaires. Nous soulignons la politique menée par la Compagnie pour stimuler l’endogamie professionnelle et l’auto-reproduction de la famille ouvrière grand-combienne, ceci assurant la pérennité du travail à la mine de père en fils. La famille a donc toujours occupé une place primordiale dans cette société. Dans tous les domaines sociaux, la Compagnie s’est imposée comme pilote. Elle prendra à sa charge la responsabilité de loger son personnel, de l’éducation des enfants, et la mise en place de tout un système de protection sociale, notamment à travers la mise en œuvre d’une Caisse de Secours, d’une Caisse de Retraites et d’écoles, une assistance rare dans le monde ouvrier du XIXème siècle. La Compagnie fait naître donc non seulement un noyau de développement industriel sur lequel elle a le contrôle direct, mais elle engendre le développement d’un noyau urbain maquillé des principes urbanistiques qui suivent la logique de la Compagnie. Effectivement, la Compagnie aura ce contrôle administratif et exécutif pendant une longue période et combinera son action politico-paternaliste auprès de la communauté de travail à l’exécution du pouvoir local : la ville sera le miroir des intérêts de la Compagnie. Ce n’est qu’en 1925 que la ville fondée par la Compagnie devient la ville dirigée par des représentants-défenseurs des intérêts ouvriers (9) ».

Notes

(4) Selon Yves GUYOT, dans La Tyrannie Socialiste, 1893, livre VI, « Le parlement et les grèves », p. 200, l’instigateur est de la grève est le citoyen Fournière. Guyot écrit : « Je dois le faire connaître à la Chambre, car c’est lui qui est le véritable auteur de cette grève. Fournière est un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, ancien ouvrier bijoutier, qui, aujourd’hui, ne travaille plus autrement qu’en propagande révolutionnaire. Les collectivistes envoient en province des voyageurs en révolution : j’ai nommé M. Fournière ; je puis nommer MM. Malon, Guesde et la citoyenne Paul Minck. Je vous ai dit, messieurs, que Fournière avait été l’instigateur de la grève de la Grand’Combe, en novembre dernier. J’ai entre les mains le manifeste qui a été publié à ce moment-là. Dans ce manifeste, je lis des phrases comme celles-ci : “ En attendant l’émancipation totale de tous les exploités, en attendant que le prolétariat rentre en possession de tous ses biens injustement détenus par la classe capitaliste, il nous faut poursuivre cette lutte de classe, triompher sur un point des monopoleurs, en attendant que le parti ouvrier, solidement constitué et conscient de son but, dise à tous les citoyens : « Frères ! debout, en avant pour l’émancipation sociale ! ” »

(5) L’Église Libre, 23-12-1881.

(6) Yves GUYOT, La Tyrannie Socialiste, 1893, p. 203.

(7) http://www.annales.com/archives/x/graffin.html E. GRAFFIN (1829-1898), École des mines de Paris (promotion 1849). Bulletin de l’Association amicale des anciens élèves de l’Ecole des Mines, Mai 1898.

(8) Les patrons du XIXe siècle furent surtout influencés par de nouveaux théoriciens comme Frédéric Le Play, considéré comme le père fondateur du Paternalisme. Fin XIXe, un discours et des pratiques paternalistes vont proposer de régler la question sociale. Un patronat éclairé tente consacre des moyens importants au logement, à l’éducation, à la santé, aux loisirs des ouvriers.

(9) Cornélia ECKERT, L’agonie de la civilisation des gueules noires: ethnographie dans une ville minière (La Grand-Combe, France), 1992, pp. 48-50. www.vibrant.org.br/downloads/v3n2_eckert.htm.

Indications bibliographiques

Wikipédia : Compagnie_des_Mines_de_la_Grand’Combe_et_des_chemins_de_fer_du_Gard
Site Internet : patrimoine-minier.fr/cévennes/index.html : Bassin Houiller des Cévennes – Patrimoine Industriel Minier

Site Internet : archives nationales. culture. gouv.fr. Répertoire Compagnie des mines de la Grand’Combe.

ECKERT Cornelia, L’agonie de la civilisation des gueules noires : ethnographie dans une ville minière (La Grand-Combe), p.35-36 www.vibrant.org.br/…/v3n2_eckert.htm

GAILLARD Jean-Michel, Un exemple français de ville-usine, La Grand’Combe (Gard) et sa « Compagnie des mines » 1836-1921, thèse de troisième cycle, Paris X, Nanterre, 1974.

PACZKOWSKI Claude, VIELZEUF Aimé, VIGNE Jean. La Grand’Combe en Cévenne : mines et mineurs du canton. 208 p., Lacour, Nîmes, 1991.

RIVELAINE Hubert, Balade en Sol mineur, Les mines du bassin houiller d’Alès, 139 p. Le Plein de Sens, 2005.

ROGER Isabelle, « L’apport de la compagnie minière au développement de La Grand’Combe 1830-1946 » Mines et mineurs en Languedoc-Roussillon. Actes du XLIX° Congrès de la Fédération Historique du Languedoc Roussillon, Alès les 22 et 23 mai 1976. Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon.

TESSIER Catherine, La politique sociale de la compagnie des mines de la Grand’Combe (1836-1914), Maîtrise d’histoire, Université Jean Moulin Lyon 3, 1997, 121 p.

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Source : maison-histoire-aphpo.fr
Par : Madeleine Souche
Mise en ligne : 29-10-2010

Reblogué par : Mas de la Regordane
Première publication : 30.12.2017
Dernière mise à jour : 30.12.2017